Le monologue de Célimène - Le Misanthrope, Molière (acte III, scène IV)

« Madame, je dois vraiment vous remercier. Je vous suis obligée du conseil que vous m’avez donné et, loin de m’en offenser, je veux aussitôt vous rendre la pareille en vous donnant à mon tour un conseil qui pourra servir votre réputation. Puisque vous m’avez témoigné votre amitié en me rapportant les bruits qui courent sur mon compte, je veux suivre un si bel exemple en vous rapportant ce que l’on dit de vous. L’autre jour, dans une maison où j’étais en visite, j’ai rencontré des personnes d’une vertu fort rare qui, parlant de ce qui devrait préoccuper une âme désireuse de bien vivre, en sont venues à parler de vous, madame. Là, votre pudeur rigoureuse et vos grandes démonstrations de zèle furent citées bien autrement qu’en exemple : cette ostentation de sévérité, vos discours continuels sur l’honnêteté et la sagesse, vos grimaces et vos petits cris au moindre mot équivoque, comme si vous étiez l’innocence même qui se scandalise, la haute opinion que vous avez de vous-même et les regards de pitié que vous jetez sur votre prochain, vos leçons incessantes et vos censures des choses les plus simples et les plus innocentes, tout cela, madame, si je puis être sincère, a fait l’objet de critiques unanimes et résolues. À quoi bon, disait-on, cet air pudique et sage que tout le reste dément ? Elle a beau réciter ses prières avec soin, elle bat ses domestiques et ne les paie même pas. Il n’est de lieu saint où elle n’affiche un grand zèle, mais elle se couvre de poudre pour paraître plus belle. Elle fait cacher les nudités des tableaux, mais elle aime fort les choses nues et osées. Quant à moi, j’ai pris votre défense contre tous, assurant que ce n’était que médisance ; mais mon avis s’est heurté à tous les autres, et la conclusion générale fut que vous feriez bien de vous soucier moins des actes d’autrui et un peu plus des vôtres ; qu’il faut bien regarder en soi avant de songer à condamner les autres ; et que, si l’on veut corriger les défauts d’autrui, il faut le faire avec l’autorité d’une vie exemplaire, mais qu’en tout état de cause, mieux vaut s’en remettre à ceux auxquels le Ciel a confié cette tâche. Madame, je sais que vous avez vous aussi trop d’esprit pour ne pas prendre mon conseil en bonne part et pour ne pas comprendre qu’il naît des peines intimes que me cause le souci de votre bien. »
Notes :
Célimène s’en prend à une « amie » qui, de manière hypocrite et sournoise, condamne sa conduite avec les hommes, probablement jalouse de ses nombreux soupirants. La jeune veuve, qui n’a rien d’une ingénue, comprend parfaitement que les « paroles amicales » de la femme en face d’elle sont en réalité une véritable accusation et lui répond sur le même ton. Célimène feint donc l’amitié pour lui dire sans détour qu’avant de juger les autres, il vaudrait mieux se juger soi-même en s’efforçant de mener une vie exemplaire, et que quiconque n’est pas digne de si hautes vertus ferait bien mieux de se taire.



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